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LA SOLITUDE DES NOMBRES PREMIERS
Film italien de Saverio Costanzo avec Filippo Timi, Isabella Rossellini, Luca Marinelli, Alba Rohrwacher... (2010 - vostf - 1h58)
On dit d'un nombre qu'il est premier lorsqu'il n'est divisible que par 1 ou par lui-même. Alice et Mattia, solitaires et inadaptés, tels des nombres
premiers, sont tous deux hantés par des évènements tragiques survenus durant leur enfance. Ils se rencontrent au collège, se reconnaissent et construisent alors ensemble un équilibre fragile
avant de prendre des chemins différents.
Des années plus tard, Alice et Mattia portent encore les cicatrices de ce passé qui les a maintenus en marge de la vie. Alice s'est réfugiée dans l'exercice
de la photographie; Mattia a fait de sa passion des mathématiques son métier. Mais leurs destinées semblent cependant irrévocablement liées...
Critique
Pour encore mieux apprécier La solitude des nombres premiers, il faudrait avoir lu le livre de Paolo Giordano, best-seller en Italie et à l'étranger, un de ces rares livres dont le succès est d'abord dû à leurs qualités littéraires. Mais le film n'est pas une banale adaptation du livre, il se rapproche plus de la démarche de Louis Malle pour Zazie dans le métro : reconstruire le roman pour exprimer visuellement son esprit.
Mattia et Alice sont deux enfants à la fois solitaires et rejetés par les autres, suite à des blessures secrètes ; deux
adolescents incapables de sociabiliser à l'âge où c'est le groupe qui compte ; deux adultes ayant accepté ce qu'ils sont mais trop jeunes pour rapprocher leurs deux solitudes. L'origine du
drame de ces deux êtres semble pourtant banale : l'un est jaloux de sa sœur cadette, comme le sont les aînés soudain envahis par un petit frère ou une petite sœur ; l'autre a un accident un
jour où elle ne voulait pas skier.
Mais la sœur de Mattia est handicapée, et Mattia ne comprend pas pourquoi on s'occupe toujours d'elle. Il la laissera une heure sur un banc pour aller à l'anniversaire d'un ami, ne la retrouvera pas, et restera longtemps hanté par ce geste qu'il avait fait un peu pour se venger, un peu en pensant qu'il ne pouvait rien arriver à sa sœur constamment protégée. Alice est fille unique, donc chargée malgré elle d'être la fierté de ses parents, même si elle n'a aucune envie de faire ce qu'ils attendent d'elle. Détestant le ski, elle devra suivre son père qui la perdra en plein brouillard, d'où son accident qui la rendra boiteuse et le traumatisme personnel qui y sera lié. Pour chacun des deux enfants, les causes et les conséquences d'un geste apparemment banal ont transformé profondément leur vie et leurs rapports aux autres. Plus tard, Mattia partira vivre en Allemagne, là où il y a du travail, qu'importe s'il mange seul à la cantine de l'entreprise. Alice deviendra photographe et anorexique, persuadée qu'elle va bien alors que, comme tout être humain, elle a désormais besoin de quelqu'un.
Aidé au scénario par Paolo Giordano, Saverio Costanzo montre
merveilleusement ce qui se passe dans l'esprit des personnages à travers des flash-backs entre les différentes étapes de la vie des personnages, des décors dont certains vont jusqu'à donner le
tournis au spectateur lui-même, des passages de la réalité aux rêves (rêves de ce qui s'est passé, ou compréhension des blessures de l'autre par télépathie ?), et de la musique (allant en
crescendo dans le rythme et dans la nervosité). On peut regretter en voyant le film que les acteurs, Alba Rohrwacher en tête, manquent d'expression, d'extériorisation suffisante d'une sensibilité, de présence (on ne peut s'empêcher de penser à son incroyable
prestation dans Ce que je veux de plus) ; en y repensant, Alba
Rohrwacher et Luca Martinelli sont l'incarnation même de cette sensibilité, au point de la faire disparaître. C'est en repensant au film, en laissant le temps passer, qu'on se rend compte que
le réalisateur est allé beaucoup plus loin qu'on ne le pensait : ces deux êtres, on les croise parfois dans les cours de récréation sans jamais les comprendre, et les souffrances que leur
infligent les autres, qui rappelleront à certains leur propre enfance, c'est la cruauté humaine face à la différence.
La solitude des nombres premiers, c'est d'abord un film existentiel, qui permet de se comprendre soi-même comme seuls savent le faire certaines œuvres.
Par Julie Sejournet de "Tout le Ciné"